Je ne me réjouis pas du départ de Martine Billard, ni ne considère que son départ annonce la fin de la gauche des Verts. Son choix est le résultat d'une analyse réfléchie avec lequel je suis en désaccord mais qu'il faut respecter. Martine n'a jamais été une opportuniste de la politique comme certains essaient de le faire penser. Ses engagements sont anciens et ancrés dans une histoire personnelle riche que beaucoup ignorent. Je n'irais pas donc chercher dans le passé des éléments d'explication qui ne sont souvent qu'une réécriture de l'histoire. Une telle décision est toujours un processus long et complexe.

Ma dette vis-à-vis de Martine est importante. Je lui ai succédée au Collège exécutif NdR : la direction nationale des Ve... lorsqu'elle est devenue députée après une bataille politique difficile tant en externe (il fallait gagner face à la droite) qu'en interne où la direction de l'époque ne voulait pas d'elle. J'ai vécu avec elle et d'autres, des moments d'ostracisme forts, notamment à l'AG fédérale de Toulouse de 2000 où certains voulaient se débarrasser d'une gauche des Verts trop présente à leur goût, ou à Paris lorsque je fus le seul à gagner un duel dans un vote « tir au pigeon » pour entrer dans l'exécutif alors que nous représentions plus de 40 % des votants.

D'abord, j'aimerais que l'on cesse de galvauder le terme de gauche et faire comme si les clivages s'effaçaient par la magie de l'action publique. Les inégalités n'ont jamais été aussi fortes depuis plus d'un siècle. Les plus pauvres d'entre nous sont les premières victimes des dégâts environnementaux. Les inégalités entre le Nord et le Sud s'accroissent. La société devient de plus en plus violente au profit des plus riches, des plus armés. Ce n'est pas parce que la société du spectacle veut nous faire croire que tout cela est le simple fait de la crise que nous devons oublier qu'il existe des exploiteurs et des exploité-es, des relations de domination. Être de gauche, c'est penser qu'il est possible de lutter contre cet ordre qui semble immuable ou du moins ce que les conservateurs veulent nous faire croire. Le gouvernement actuel est le pire que nous ayons connu depuis longtemps. Il est autoritaire avec une police et une justice de plus en plus à ses ordres ; il est ploutocrate, aidant prioritairement ses financiers et laissant aux autres les « joies» de l'effort individuel pour s'en sortir. Le temps des luttes n'est pas terminé et c'est pour cela que nous devons nous donner les moyens de battre la droite. Cela ne passe pas par taper prioritairement sur nos éventuels alliés. Il ne faut pas prendre des divergences d'analyse pour des oppositions politiques.

Les critiques de Martine ne sont pas infondées mais la réponse qu'elle apporte en voulant écologiser le parti de gauche ne me paraît pas être la bonne stratégie au regard de notre objectif d'imposer l'écologie politique comme force dominante au sein de la gauche. Il est juste de dire que les questions sociales sont souvent « externalisées » à la gauche dite des Verts et peu souvent considérées comme un axe stratégique politique majeur. La question sociale est clairement exprimée dans nos programmes mais la mise en œuvre de nos propositions bute sur notre faible représentation dans le monde du travail et parmi les syndicats. Il ne suffit pas de parler d'antiproductivisme pour que celui-ci devienne idée hégémonique dans la société. En même temps, nous avons la difficulté de ne pas avoir une force syndicale capable comme dans les années 70 avec la CFDT de faire des projets de sortie du nucléaire ou de conversion des industries de l'armement du point de vue des salariés.

Nous manquons de relais institutionnels dans le monde du travail, les syndicats, dans les associations, dans les administrations … car pour beaucoup de Verts le seul débouché politique est souvent d'être élu au lieu d'occuper tous les lieux de pouvoirs. Mais cette sur-représentation des élus est une conséquence de nos scores électoraux élevés au regard de notre nombre de militants, plus qu'une « stratégie d'appareil » délibérée comme pour le PRG. Une diminution du score comme lors des municipales à Paris nous ramène rapidement à des prétentions plus modérées !

Par contre, il est vrai que « le faire politique autrement » perd de sa crédibilité avec une augmentation du cumul de mandats, une personnalisation accrue de la représentation politique, une harmonisation des statuts au bénéfice de majorités « dites » stables. Mais cela reste une tension permanente dans toute organisation entre soucis d'efficacité et soucis démocratique. Néanmoins, seuls les Verts sont capables aujourd'hui de laisser leur chance à une secrétaire nationale comme Cécile Duflot ou faire élire des députées européennes comme Karima Delli ou Malika Benarab Attou . Il est important de maintenir cette tension sans sombrer dans le pragmatisme.

Là, où je suis en désaccord avec Martine, c'est sur la stratégie entre construire une force de l'écologie politique et un parti de gauche capable d'en finir avec l'hégémonie du parti socialiste en France car les deux forces ont vocation à devenir majoritaire au sein de la gauche. Le rapport à la politique et le clivage gauche/droite ne se mesure pas uniquement à l'aune du nombre de militants actifs et à notre relation avec le monde du travail. Il se mesure aussi à travers les questions sociétales, le rapport à la Nation, à la laïcité, à la réal-politique internationale... Car s'il est vrai que le discours de Mélenchon a évolué sur les questions écologiques, bien plus que chez Besancenot, il n'en demeure pas moins que nous avons d'autres points de divergences et que le parti de gauche doit encore faire ses preuves sur l'écologie.

Il est dommage qu'à un moment où l'écologie politique se renforce sur son aile gauche avec l'arrivée de José Bové mais aussi de Yannick Jadot qui a été un des grands organisateurs des actions militantes de greenpeace, d'autres nous quittent sur les seuls discours de Dany Cohn-Bendit comme s'il était l'axe central du rassemblement. Il est certes une pièce importante mais contrairement à 1999, il n'est pas seul et la réussite électorale des élections européennes n'a pu être aussi importante qu'avec l'apport de José Bové, d'Éva Joly, de François Alfonsi, de Sandrine Bélier... La différence entre 16 et 10 % tient à cela et ce n'est pas à amoindrir.

Dany peut être agaçant mais son discours n'est plus celui de la troisième gauche verte auquel nous nous opposions lors des journées d'été de Lorient. Il fait référence à l'histoire du monde ouvrier et nous inscrit ainsi dans l'histoire de la gauche. Le discours et le programme d'Europe Ecologie n'est pas celui d'une écologie libérale. Il y a certes encore des points de débats et de divergences avec les grünens mais Die Linke est aussi loin d'avoir autant écologisé son discours que le parti de gauche.

Cela étant dit et les choix étant faits, même si on peut les regretter, j'aimerais maintenant que nous ne trompions pas d'adversaire comme nous l'avons fait lors des élections européennes en mettant en avant notre projet, en continuant à le construire et à le mettre en œuvre, plutôt que lancer des anathèmes entre nous qui ne font que le jeu de la droite sarkoziste. La crise est suffisamment profonde pour que nous centrons nos forces sur la sortie de crise, cela signifie que nous ne devons pas agir uniquement lors des élections. Le temps démocratique est un temps long pour inverser les tendances politiques avec de nombreux soubresauts comme l'a montré l'opposition social-démocratie/parti communiste en France. Mais l'ampleur de la crise nous place dans d'autres perspectives et un dilemme bien plus important qu'André Gorz a résumé à « civilisation ou barbarie ».

Nos chemins divergent ici mais ils se croiseront sans doute à nouveau.

Jérôme Gleizes