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Analyses et commentaires

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jeudi 6 mai 2010

La lutte antinucléaire est-elle soluble dans le réchauffement climatique ? Interview de Didier Anger

http://www.bastamag.net/article993....

Basta ! : Le Réseau Sortir du nucléaire connaît de fortes tensions. Celui qui en était son porte-parole depuis huit ans, Stéphane Lhomme, vient d’être licencié. On lui reprocherait notamment ses positions antinucléaires trop radicales. Qu’en pensez-vous ?

Didier Anger : Les dissensions ont commencé à se révéler lors du Grenelle de l’environnement, en septembre 2007. Le thème du nucléaire en a été exclu d’emblée. Ce qui est inacceptable. Ensuite, fin 2009, le groupe Vert du Parlement européen a voté un texte dans lequel un amendement stipule que la prise en compte du nucléaire est importante dans la lutte contre le réchauffement climatique. Cela m’a fait bondir. Et je ne suis pas le seul. Enfin, il y a eu cet « ultimatum climatique » signé par plusieurs associations françaises lors du sommet de Copenhague, en décembre dernier, et dans lequel il existe une impasse totale sur l’énergie nucléaire. Le texte ne se positionne ni pour ni contre. Ce qui est quand même exagéré, surtout pour le Réseau sortir du nucléaire qui est cosignataire du texte. Une partie de son conseil d’administration s’en est émue, dont moi, et a soutenu la position de Stéphane Lhomme qui, réclamait au moins une phrase sur le nucléaire, et qui s’est insurgé contre la signature de ce texte.

La lutte contre l’effet de serre ne relève-t-elle pas de l’urgence absolue ?

Si, bien sûr. Mais celle contre le nucléaire aussi. Il n’y a pas à privilégier la lutte contre le nucléaire ou celle contre l’effet de serre. Nous ne voulons ni de l’un ni de l’autre. Le mouvement écologiste, qui est né avec la lutte antinucléaire, avait jusqu’à présent toujours été clair sur ce point. Mais sortir de ce système prendra du temps. Les solutions ne se trouvent pas du jour au lendemain. L’écologie, c’est vivre et habiter le monde autrement, raisonnablement. Il s’agit de dessiner un autre projet de société, et non de verdir le capitalisme. Il s’agit de construire une véritable démocratie, dans laquelle les citoyens auraient le droit de choisir et de se prononcer sur les sources d’énergie qu’ils souhaitent développer. C’est l’exact contraire de ce qui s’est passé pour le nucléaire. En 1974, René Dumont parlait des utopistes réalistes quand il définissait les écolos. Disons que certains réalistes ont oublié l’utopie. Il ne faut pas être dupe. En France, la lutte contre l’effet de serre est une aubaine fabuleuse pour relancer le nucléaire. Anne Lauvergeon, présidente d’Areva, le dit elle-même : Nicolas Sarkozy – dont le passé politique n’est pas franchement écolo – est le meilleur représentant de commerce de l’EPR (réacteur pressurisé européen).

Comment expliquez-vous que la lutte contre l’effet de serre ait rencontré une forte adhésion alors que celle contre le nucléaire peine à prendre de l’ampleur ?

Le nucléaire est depuis toujours très étatique, très centralisé, très militaire et, surtout, sous silence. La promotion et la défense du nucléaire relèvent d’une vieille tradition antidémocratique, dont il est difficile de sortir. On ne parle que si on est obligé de le faire. Donc très rarement jusqu’à maintenant. Je suis convaincu plus que jamais par l’urgence de la lutte contre le nucléaire. Parce que j’en sais plus aujourd’hui qu’en 1972 quand je me suis lancé dans ce combat. Pourtant, je ne nie pas l’urgence de la lutte contre l’effet de serre, dont nous - les écolos - parlons depuis 1992, année du sommet de Rio de Janeiro. René Dumont a même commencé à aborder ce thème en 1974 ! Si, demain, un accident nucléaire grave arrive, où sera l’urgence ?

Recueillis par Nolwenn Weiler

mardi 2 février 2010

Compte rendu de l'audience du 27/1 du procès de l'incendie du centre de rétention de Vincennes

Compte rendu complet de l’audience du 27 janvier 2010

Tribunal de grande instance de Paris, 31ème chambre, mercredi 27 janvier 2010

Le troisième jour de procès débute à 13h35. Comme lors des deux séances précédentes, la salle compte une quarantaine de personnes assises ; une large part du public venu pour assister aux débats restera à la porte. La présence policière est plus importante que la veille, moins diffuse aussi. Une quarantaine de policiers se masse dans le hall et en bloque dès le début du procès les issues. En conséquence, l’accès aux étages, et jusqu’au couloir principal, seul passage pour se rendre aux toilettes, sont barrés d’uniformes qui en interdisent formellement le franchissement pour éviter, entend-on dire, des dégradations du matériel. Une vedette de la préfecture de police est amarrée face à la grande porte, le ton est donné.

Des règles de sécurité impactent aussi l’ambiance de la salle du procès, saturée de policiers entourant le public. On compte trois agents aux côtés du tribunal, treize en tout dans la salle, dont une bonne partie regroupée près des portes d’entrée. La tension, latente, monte d’un cran lorsque la présidente du tribunal Mme Dutartre annonce non seulement que la demande de récusation présentée la veille par Me Stambouli est rejetée par ordonnance du président du TGI, mais aussi que son client est condamné à 750 euros d’amende en application de l’article 673 du code de procédure pénale (« Toute ordonnance rejetant une demande de récusation prononce la condamnation du demandeur à une amende civile de 75 à 750 euros »). On note que c’est l’amende maximum qui est prononcée.

Le tribunal poursuivra donc dans sa composition initiale. Me Terrel demande alors à la présidente de s’exprimer plus fortement car la public, jusque dans les rangs les plus proches du tribunal, peine à entendre sa voix. Devant la mauvaise volonté de celle-ci, le député Brard réclame avec virulence son droit à comprendre les déclarations de la présidente. Les échanges qui suivront, secs, se soldent par la sortie de Mme Dutartre, indignée. La séance est suspendue.

La séance reprend une dizaine de minute après, il est environ 14h00. Me Terrel prend la parole et exprime une doléance de la défense qui, au nom de la publicité de l’audition, réclame qu’on fasse entrer plus de public dans la salle. Si les bancs sont complets, la chambre a la capacité d’accueillir des personnes qui resteraient debout, comme il se fait dans d’autres procès. Ce faisant, Me Terrel désigne les nombreux policiers qui occupent l’espace du fond. Mme Dutartre rappelle que le procès, est public mais maintient son refus d’accepter toute personne supplémentaire. Face à l’insistance de Me Terrel, elle lève la séance et se retire. L’atmosphère est électrique. Les échanges entre avocats et magistrats, acerbes, se déclinent sur fond de protestation du public resté à l’extérieur de la salle. L’agacement du public de l’audience est palpable. L’audience de ce mercredi ne se terminera que quatre heures plus tard, au long desquelles des pics de tension se font sentir, notamment à l’occasion de longues négociations pour faire entrer dans la salle des représentants du MRAP et de la Ligue des droits de l’homme, ainsi que deux proches des personnes poursuivies .

Les avocats de la défense commencent à plaider à 14h35. En premier lieu, ils demandent que soit jugée nulle l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, estimant que de nombreuses lacunes et irrégularités ont entaché l’instruction. Ils procèderont ensuite à une description précise de ces lacunes en replaçant les faits dans leur contexte, pour demander des suppléments d’information au vu d’une instruction bâclée.

Demande de nullité de l’ordonnance de renvoi

Me Terrel plaide que l’ordonnance de renvoi en correctionnelle prise par le juge d’instruction est nulle, précisant qu’il s’agit d’une « nullité juridique mais aussi symbolique ». Son client, M., a fait huit mois de prison (détention provisoire) sur des charges minimes, huit mois au cours desquels il ne sera entendu que dans le cadre d’un seul interrogatoire. Après sa mise en liberté le 12 mars 2009, son avocate a présenté au juge d’instruction une série de demandes d’actes à ses yeux indispensables qui, comme ce sera le cas tout au long de l’instruction de cette affaire, sont rejetées en bloc. Elle a alors formé appel, en vain. L’appel est rejeté « au tri » (c’est-à-dire que la chambre d’instruction (formation spéciale de la Cour d’appel) estime que ce n’est pas la peine d’entendre les arguments de la défense et que les investigations demandées ne sont pas nécessaires). Me Terrel réitérera sa demande d’actes au mois de juin 2009, demande qui sera rejetée comme la première. Nouvel appel. Sans même attendre que la chambre de l’instruction ait pu décider s’il y avait ou non lieu de procéder à de nouvelles investigations, le juge d’instruction a prononcé la clôture de l’instruction et renvoyé devant la présente chambre correctionnelle.

Ce faisant il a, estime la défense, violé l’article 81 du code de procédure pénale (« le juge d’instruction peut procéder ou faire procéder à tous actes d’information utiles à la manifestation de la vérité ») et l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme (droit à un procès équitable) qui obligent à instruire à charge et à décharge. « Où est le procès équitable », interroge Me Terrel, « avec un dossier qui s’est déroulé uniquement à charge, dans lequel on ne trouve que les seuls actes de la police ? », demandant au tribunal, parce qu’il ne peut accepter d’être saisi de la sorte, de juger que l’ordonnance de renvoi est nulle. Elle ajoute que cette nullité affecte l’ensemble de la procédure et concerne par conséquent tous les prévenus.

Parce que l’instruction, « menée à charge », ne lui a pas laissé la possibilité d’exposer quelles étaient les demandes de suppléments d’information, la défense entend les faire connaître au tribunal. C’est d’abord, compte-tenu du contexte, la jonction du dossier de la mort de Salem Souli au présent dossier dont il est indissociable. Il s’agit ensuite du transport sur les lieux, qu’elle demande aujourd’hui au tribunal, de la production ou de la réalisation d’une série d’expertises techniques, et de l’accès à l’intégralité des bandes vidéos qui existent dans ce dossier. Pour Me Braun, dans cette affaire où il n’y a « pas d’instruction » et « pas de charges », les demandes de la défense sont la seule chance que ce procès puisse se tenir.

Une instruction à charge, un juge d’instruction de parti pris

Outre le fait qu’aucune des demandes d’actes et d’informations supplémentaires présentées par la défense n’ait été acceptée, le dossier étant principalement constitué des pièces fournies par la police, et qu’il n’y ait pas eu, pendant l’instruction, de prise en compte du contexte et notamment de lien établi entre la mort d’un retenu la veille de l’incendie et le déclenchement de la révolte dans le CRA, plusieurs éléments donnent clairement l’impression d’une instruction menée à charge : ainsi, dans le dossier, il existe de très nombreuses pièces qui concernent la téléphonie d’un maintenu (pour qui il y a eu un non lieu) dans le but évident de mettre en cause les associations et soutiens, accusés d’avoir attisé la violence par le biais de conversations téléphoniques. La défense relève également qu’au cours de l’instruction, le juge d’instruction a été entendu qualifier la langue bambara parlée par certains des prévenus de « dialecte », et ironiser sur la référence à la cérémonie d’accompagnement des morts que les maintenus se sont plaints de n’avoir pu organiser au CRA après le décès de M. Souli. Il a fait preuve de partialité en répondant à la place des policiers, ou en reformulant leurs réponses aux questions posées par la défense, et refusé de déplacer la date du transport sur les lieux bien que, fixée pendant des vacances scolaires, elle empêche d’y assister plusieurs conseils.

Un procès au rabais

A cette instruction à charge s’ajoute l’impression d’un procès au rabais. Tout dans le traitement de cette affaire montre le mépris dans lequel sont tenus les prévenus, mépris qui prolonge l’invisibilité du régime de l’enfermement administratif et de ceux qui y sont contraints. Les avocats soulignent ainsi qu’aucune enquête de personnalité n’a été menée s’agissant des prévenus, alors que certains d’entre eux sont tout juste majeurs. On constate aussi que malgré l’extrême faiblesse des charges, les prévenus ont fait de très longues périodes de détention provisoire qui ne se justifiaient ni par l’absence de garanties de représentation ni par les risques de récidive. Le procès est prévu pour être expédié en trois demi-journées, alors d’autres affaires comptant le même nombre de prévenus se déroulent parfois sur plusieurs semaines (par exemple, il a été consacré 112 heures de débat pour le récent procès Clearstream).

Un contexte explosif

Les avocats de la défense reviennent presque tous sur l’atmosphère violente et étouffante du centre de rétention . Tout d’abord en abordant la question de la taille du centre . A l’époque, le CRA de Vincennes était le plus grand de France, séparé en deux bâtiments (CRA 1 et CRA 2) de 140 places chacun. La défense rappelle qu’alors que la réglementation prévoit une capacité de 140 places maximum, Vincennes en comptait bien 280, même si une fiction administrative prétendait le contraire. Bien que les bâtiments soient distincts, les constats effectués par la Cimade, seule association qui était autorisée à entrer en centre de rétention avant janvier 2010, ne laissent aucun doute à ce sujet. La défense justifie cette trop grande concentration de personnes dans un même lieu fermé par la volonté de répondre à une « politique sécuritaire », « une politique du chiffre », « une politique qui tue », « une politique d’enferment systématique au maximum de la déshumanisation ». A plusieurs reprises, l’évocation par la défense des camps d’internement, voire des camps de concentration qui ont marqué certaines périodes sombres de l’histoire contemporaine 1 , vient donner une idée du climat qui régnait à Vincennes. Pour donner un ton concret à son propos, Me Bedossa lit des témoignages d’étrangers détenus en CRA, rassemblés dans Feu au centre de rétention (éd. Libertalia, nov. 2008 http://www.educationsansfrontieres.org/article16331.html).

La défense poursuit en soulignant que l’ensemble des conditions étaient réunies pour qu’une tragédie arrive. En effet, depuis plusieurs mois, divers rapports d’association ou d’autorités publiques tiraient la sonnette d’alarme. Ainsi, le compte rendu d’une visite de contrôle de la Commission nationale de contrôle des centres et locaux de rétention administrative et des zones d’attente (CRAZA) d’avril 2008 qui souligne que « spécialement à Vincennes, (...) un rien suffit à mettre le feu aux poudres 2 ». De plus, à quelques semaines du drame, un Taser a été utilisé sur des détenus par les services de police. Cet acte extrêmement violent est dénoncé dans un avis adopté le 14 décembre 2009 par la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS), instance indépendante de contrôle des forces de l’ordre, le policier n’étant pas, d’après la Commission, en état de légitime défense 3 . Les avocats poursuivent en rappelant que la Cimade a alerté à plusieurs reprises les pouvoirs publics à travers leurs rapports annuel sur les centres et locaux de rétention administrative mais aussi par l’envoi de lettres au Préfet de Police en prévenant de la dégradation du climat au sein du CRA , que traduisaient des interventions de police de plus en plus violentes mais aussi de l’augmentation des violences en général à l’intérieur du centre. Pour la défense, les autorités publiques sont restées passives, elles ont même été jusqu’à accuser les soutiens associatifs d’être à l’origine de l’incendie du 22 juin 2008, où des manifestations de soutien se tenait à l’extérieur du centre. La défense invite la cour à visionner des vidéos disponible sur internet, qui montrent clairement que les soutiens à l’extérieur le jour de l’incendie sont calmes. Pour la défense, c’est bien le mépris et la surdité des autorités ainsi que l’ensemble des éléments qui viennent d’être discutés, et non des interventions « extérieures », qui ont fait grandir la violence.

« Il n’y a pas eu un incendie mais des incendies à Vincennes ». Les départs de feux du 22 juin 2008 n’étaient pas les premiers. Là encore, la Cimade avait rapporté, en 2007 et en 2008, plusieurs incidents du même type. A la veille du décès de Salem Souli , les tensions sont à leur comble, comme en témoigne une lettre en date du 16 juin 2008 envoyée par la Cimade à la Préfecture de police afin de faire part de sa crainte qu’un drame se produise. La défense argue également que le drame du 21 juin 2008 ne peut pas être dissocié des incidents du 22 juin. En effet, Monsieur Souli, ressortissant tunisien, placé en rétention en vu de son renvoi, est décédé dans le CRA de Vincennes, le 21 juin 2008. D’après les témoignages recueillis, le 20 juin, il aurait demandé à aller à l’hôpital, les policiers l’auraient emmené voir l’infirmier. Me Stambouli souligne que d’après le peu d’informations figurant au dossier, on relève que Monsieur Souli souffrait d’asthme et qu’il n’était pas apte à rester dans un endroit peu ventilé. Elle lit ensuite le procès verbal de police rédigé par un des policiers présent dans la chambre le jour du décès de Monsieur Souli : « La température de la pièce est étouffante ». Comment a-t-on pu laisser Monsieur Souli dans cette chambre ? Elle revient sur le déroulement des faits le 22 juin, met en avant le sentiment de mise en scène de la sortie du corps de Monsieur Souli puisque, alors qu’il serait apparemment mort dans sa chambre, c’est avec un masque à oxygène placé sur sa bouche qu’il en a été évacué. Une fois la nouvelle du décès connue, elle s’est propagée très rapidement dans le CRA. C’est dans cette ambiance lourde que les détenus ont décidé de faire une marche silencieuse le lendemain, 22 juin, en mémoire de leur camarade. Cette marche aurait été réprimée par les services de police, ce qui aurait été le départ de la révolte puis de l’incendie.

Dans ce contexte, les avocats de la défense demandent des compléments d’information à plusieurs titres :

Jonction du dossier de Salem Souli au dossier de l’incendie du CRA de Vincennes

Pour la défense, le décès de Salem Souli ne peut être dissocié de l’incendie de Vincennes. Depuis son décès, l’ex compagne de M. Souli a porté plainte pour “rétention d’information, homicide involontaire par manquement aux obligations de sécurité, et omission de porter secours”. La Cimade et la Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR) se sont constituées partie civile. La défense demande où en est la procédure concernant cette plainte. Selon le Parquet, l’enquête préliminaire vient tout juste d’être clôturée. Me Stambouli s’insurge : même s’il était établi que Salem Souli souffrait de problèmes respiratoires, comment peut-on dire qu’il serait mort « de mort naturelle » si les circonstances montrent que cette « mort naturelle » est due à un manque de soins ? Qu’il n’est pas possible d’avoir accès aux soins dans des conditions normales dans un CRA ? Il est mort par indifférence, parce qu’il y avait trop de monde dans le CRA, parce qu’il faisait trop chaud. Il n’est pas prétendu qu’il y a eu volonté de tuer M. Souli. Mais il est mort et on ne peut tourner pudiquement cette page, comme si elle n’avait rien à voir avec ce qui s’est passé ensuite. La défense demande en conséquence que ce dossier soit versé à celui de l’incendie.

Les vidéos

La défense soulève à plusieurs reprises le problème des vidéos : celles des caméras de surveillance du centre de rétention, celles des pompiers...etc. Elles jouent un rôle fondamental dans cette affaire puisque l’essentiel de l’accusation repose sur elles. Un visionnage a bien eu lieu courant février 2009, mais la défense dénonce un visionnage tronqué. D’après les avocats, les officiers de police auraient réalisé une sélection arbitraire d’images pour ce visionnage qui s’est déroulé en présence du Parquet et du juge d’instruction. De plus, les vidéos dans leur globalité ont été placées sous scellés, les avocats ne peuvent donc pas y avoir accès. L’article 6 de la CEDH (droit à un procès équitable) exige « l’égalité des armes ». Or cette égalité n’est pas respectée, la police ayant eu accès à toutes les vidéos et disposant donc d’un avantage substantiel. La défense demande la levée des scellés de toutes les vidéos. Elle ajoute que lors du visionnage, l’ensemble des conseils ne pouvaient être présents, aussi certains d’entre eux n’ont pu travailler que sur des photos en noir et blanc de mauvaise qualité, et que le procès verbal d’exploitation des photos, c’est-à-dire le document joint qui les commente, ne correspond pas toujours aux images délivrées. Pour la défense, ce PV d’exploitation suggère ce qu’il « faut voir » et ne laisse pas la possibilité de penser autre chose à propos des photos. Enfin, pour la défense, les photos ne permettent de voir qu’un instant « T » mais pas l’instant T-1 ou T+1 qui pourrait permettre de comprendre dans son ensemble une action.

Demande de transport sur les lieux

Le transport sur les lieux est nécessaire pour se faire une idée concrète de événements car « il faut incarner la souffrance et le vécu », dit Me Terrel. Il y en a certes eu un au cours de l’instruction, mais outre qu’il a eu lieu, en février 2009, à une date à laquelle deux des avocats de la défense étaient indisponibles, sans qu’il leur soit donné la possibilité d’en obtenir le changement, il a consisté, dit Me Boistel, en un simple déplacement dans la salle vidéo du CRA de Vincennes (salle Bertillon) pour y visionner 3h30 (sur 35) de bandes vidéo sélectionnées par la police, avec un procès-verbal attenant d’une demi-page (v. ci-dessus).

Demande d’expertises

Il faut une expertise des matériaux utilisés dans le CRA (matelas, matériau de construction etc.), pour vérifier s’ils permettent que soient respectées les conditions de conformité avec le décret du 30 mai 2005 http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do ?cidTexte=JORFTEXT000000259827&dateTexte= . Me Terrel donne l’exemple du seul rapport existant au dossier, effectué trois jours après les faits, qui apprend que le toit du CRA était en bois - ce qui en dit long sur les conditions de sécurité. Me Boistel précise : on sait qu’il n’y a pas de briquet à l’intérieur des CRA, et le dossier indique qu’il n’a pas été révélé de présence d’un liquide inflammable. Pourtant le feu est parti très vite. Pourquoi ? Il existe des normes très strictes pour les matelas utilisés dans les établissements à haut risque (prisons, hôpitaux psychiatriques), avec des tests de résistance au feu. L’Etat a été condamné en 2008 pour avoir utilisé dans une prison des matelas dont la mousse n’était pas ignifugée. Or on n’a aucune information sur la nature des matelas du CRA de Vincennes. Un rapport du Sénat de 2009 met en cause les graves lacunes constatées, en matière de prévention et de sécurité, pour les incendies des CRA de Bordeaux et de Vincennes. Il faut une réelle expertise indépendante. Elle est d’autant plus nécessaire que l’agent judiciaire du Trésor a déposé des conclusions en réparation, à la veille de l’ouverture du procès. Or d’une part à aucun moment de l’instruction on n’a eu d’éléments chiffrés et techniques sur la nature des dommages, d’autre part il faut pouvoir établir le lien de causalité entre les départs de feu et les conséquences en termes de dégâts matériels. Il est important de pouvoir vérifier si une éventuelle inobservation des règles a pu favoriser le déclenchement de l’incendie : tous ces éléments sont nécessaires pour statuer sur la culpabilité et pour déterminer les responsabilités qui pourraient incomber à l’Etat dans la propagation du feu.

Accès à l’ensemble du dossier d’instruction du procès des « inculpés de Vincennes »

Certains avocats de la défense n’ont pas eu l’ensemble du dossier d’instruction, il manque plusieurs cotes, notamment, pour un avocat, des pièces concernant son client. La défense demande donc le dossier complet. La cour s’enquiert du matériel dont a disposé la défense : papier ou CD rom ? Deux avocats répondent qu’ils n’ont pu avoir que le CD Rom et qu’ils ont demandé plusieurs fois au greffe les cotes qui leur manquaient sans jamais avoir réussi à les obtenir. La présidente informe les conseils qu’il existe des différences entre la version papier et électronique des cotes, et que des confusions ont pu s’ensuivre. Elle précise aux avocats qu’ils peuvent se rendre au bureau du greffe afin de récupérer un dossier complet.

Les prévenus, un vécu, l’histoire de l’exil

Chaque conseil de la défense évoquera l’inexistence d’éléments de personnalité dans le dossier d’instruction. Aucune mention de l’histoire, du vécu des prévenus : pourquoi sont-ils en rétention ? Devaient-ils être en rétention ? Quel exil ?...etc. De nombreux conseils reviennent sur l’histoire de leur client : M.D. père de sept enfants français, présent sur le territoire depuis le début des années 90 qui n’avait pas à être en CRA au moment des faits. E.M, déclaré majeur par un test osseux dont on sait que cette procédure est décriée aujourd’hui, pouvait être mineur à l’époque des faits, placé en rétention, a vu mourir un des ses codétenus le 21 juin, a vécu les violences du 22 juin, a été envoyé au CRA de Lille-Lesquin dans la nuit, en bus, puis deux jours après déféré au Parquet à Paris, les policiers lui diront au moment de l’embarquer : « c’est pour l’incendie de Paris ». Il est doublement incriminé et sera placé en détention provisoire pendant plusieurs mois à Fleury Mérogis. La défense demande des enquêtes de personnalité au tribunal afin de pouvoir juger comme il se doit les dix prévenus.

La position du procureur

Dans sa réponse, le procureur rejettera l’essentiel des demandes présentées par la défense. Pour lui, l’instruction a été menée avec les « défauts habituels » d’une telle procédure, et il était loisible aux avocats de mettre en cause la partialité pendant son déroulement. Les deux seules questions pertinentes à poser, et les seules auxquelles le tribunal devra répondre sont : pourquoi le CRA a-t-il brûlé ? Comment le feu s’est-il propagé ? La première est la question de fond, elle ne nécessite pas d’information complémentaire. La seconde interviendra dès lors que des culpabilités auront été retenues, afin d’évaluer les préjudices. Certes il y aurait pu avoir des expertises pendant l’instruction, mais rien n’empêche qu’elles soient faites après. Par conséquent :

l’ordonnance de renvoi : le juge d’instruction pouvait valablement la rendre, même s’il y avait appel.
le décès de Monsieur Souli et l’incendie du centre de rétention de Vincennes sont deux affaires distinctes qui n’ont pas à être jointes.
le transport sur les lieux n’est pas utile car dans le dossier papier, dont le procureur a disposé, il y a des photos en couleur qui donnent une vision très exacte des lieux (les avocats compulsent des photos en noir et blanc où il semble difficile de distinguer les sujets). D’autre part il serait inutile car deux ans ont passé, et depuis le CRA a été démoli/reconstruit.
des expertises supplémentaires ne sont pas nécessaires à ce stade, l’incendie n’ayant pas provoqué de morts ni de blessés graves. Le seul point sur lequel le procureur rejoint partiellement les arguments de la défense concerne les vidéos des caméras de surveillance des CRA 1 et 2. Il informe que la sélection vidéo a été « techniquement » réalisée par les policiers, mais sous le contrôle du juge d’instruction, expliquant que sur 35 heures de vidéos, plusieurs heures n’apportaient certainement pas d’information. Toutefois, par respect du droit de la défense et afin que le Ministère public puisse également avoir accès à l’ensemble des vidéos, le procureur demande la levée des scellés. Cette levée ne concerne toutefois pas les autres vidéos, notamment celle des pompiers qui selon lui n’apporteraient pas d’informations supplémentaires.

La séance se conclura sur un dernier heurt entre les avocats et la présidente du tribunal. Celle-ci annonce en effet qu’elle a décidé : 1. de joindre les demandes de nullité et de suppléments d’informations au fond. 2. d’accéder toutefois à la demande de la défense pour le seul visionnage des bandes vidéo des caméras de surveillance, qui aura lieu pendant l’audience, en présence des prévenus et de leurs conseils.

Mme Dutartre fait ensuite part du calendrier de la suite du procès : les 1er, 2 et 3 février, puis les 8, 9 et 10 février (au moins). Une décision inacceptable pour les avocats de la défense qui contestent à fois le caractère inéquitable de la jonction de l’incident au fond et le calendrier impraticable qui leur est imposé.

Sans qu’un consensus soit trouvé, la séance s’achève sur une touche enfin positive : Nadir Otmani, dernier prévenu encore en détention provisoire, est libéré. Il est 19h30. L’audience est suspendue jusqu’au lundi 1er février, 14h00, 16ème chambre correctionnelle.

NOTES :

1 Sur les références historiques concernant l’internement administratif des étrangers, voir Migreurop, « Derrière le mot camp » http://www.migreurop.org/article675.html

2 « Visite de contrôle du CRA de Paris I et Paris II Vincennes », rapport , CRAZA, 4 avril 2008, page 6, 8 pages

3 « Usage « abusif » du Taser au centre de rétention », l’Humanité, 24 décembre 2008, http://www.humanite.fr/article2757796,2757796

ACTA ou les nouveaux habits du capitalisme

Un article de Jérôme Gleizes publié dans Politis

De nouvelles négociations non démocratiques sont en cours. Derrière l’acronyme ACTA (Anti-Counter Trade Agreement), se cache un nouveau faux AMI du capitalisme. Entre 1995 et avril 1997, il y a eu une négociation secrète au sein de l’OCDE sur l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). Cet accord proposait une libéralisation des échanges en permettant aux entreprises de se défausser juridiquement et surtout la capacité d’ester en justice contre les États. A l’époque, la stratégie dite de Dracula avait permis de stopper cette initiative en rendant public le projet.

Depuis 2007, une nouvelle négociation se déroule hors des cadres institutionnels multilatéraux pour imposer un accord commercial contre la contrefaçon. Une poignée de pays se réunissent pour élaborer dans le secret un accord qui leur permettent d’aller plus loin encore que les accords de l’OMC ou de l’Organisation Mondiale pour la Propriété Intellectuelle (OMPI). Il existe des articles juridiques dans ces accords, permettant d’exempter un pays des droits de propriété intellectuelle, d’autoriser la fabrication d’un produit sans l’avis du titulaire du brevet en cas d’urgence nationale.

Ainsi avec ACTA, la lutte contre la contrefaçon et le piratage informatique est le nouveau cheval de Troie pour restreindre les libertés individuelles, limiter la capacité des États d’assurer un équilibre entre intérêts privés et intérêt public. L’ACTA permettrait ainsi de bloquer l’utilisation de médicaments génériques mais aussi les technologies qui permettent de s’adapter aux changements climatiques.

Aujourd’hui, la diplomatie entre États est remplacée par une diplomatie entre firmes multinationales qui imposent leurs intérêts hors de tout cadre démocratique. La mode est aux accords bilatéraux au dessus des accords multilatéraux, sorti de tout contrôle institutionnel. Le G20 s’est substitué à l’ONU pour régler la crise financière. La conférence de Copenhague s’est terminée sur un accord entre 27 pays imposé à l’ensemble de la communauté internationale. Et maintenant, la stratégie est de faire des accords bilatéraux pour contourner le droit international.

Avec la place centrale que l’information et le savoir occupent dans nos sociétés, émerge un nouveau capitalisme que certains auteurs appellent le capitalisme cognitif. Dans ce contexte, le droit de la propriété intellectuelle, initialement censé soutenir les innovateurs, sert la création de nouvelles enclosures, celle du savoir, pour assurer et préserver les rentes des firmes multinationales.

Ce détournement juridique révèle une nouvelle étape du capitalisme, de la subordination (subsomption) du travail au capital. Deux formes existent et se sont historiquement succédées : la subsomption formelle, la libre disposition de la force de travail par le capitaliste à travers le contrat de travail, entraînant une dépendance monétaire à travers le salaire et la subsomption réelle, soumission du travailleur au capital à l’intérieur du procès de production qui étend la dépendance aux conditions du procès du travail (rationalisation, organisation, machines). Aujourd’hui, une troisième forme de soumission émerge que l’on pourrait appeler subsomption intégrale de la vie dans le sens où c’est la totalité de l’être qui est soumise au capital : la force de travail, la force physique et la subjectivité. Gorz parlait de mobilisation totale. Cette nouvelle forme de soumission nécessite de nouvelles formes institutionnelles pour capter la plus-value.

Le droit de la propriété intellectuelle permet cela tout en restreignant les libertés individuelles par un contrôle accru de l’Internet.

Il est important de ne pas se tromper d’analyse du capitalisme. La crise du capitalisme financier ne doit pas faire oublier les conditions réelles de production de la valeur. Les instruments financiers sont faits pour aspirer la valeur produite, il ne la crée pas ! La crise est avant tout celle du mode de production. Le subprime était un outil pour maintenir les niveaux de consommations. 1

Cette lutte incessante entre le capital et le travail appelle aujourd’hui à de nouvelles alliances. Une coalition mondiale d’organisations non gouvernementales, d’associations de consommateurs et de fournisseurs de services Internet 2 vient de publier une lettre ouverte contre l’ACTA, considéré comme une menace pour les libertés. Elle doit maintenant s’élargir aux pays du Sud, aux syndicats, aux associations de défense des droits humains, aux associations environnementales 3… car c’est la démocratie mondiale qui est en péril.

Jérôme Gleizes

1 voir Ecorev’ n°32, « Une lecture écologiste de la crise, la première crise socio-écologique du capitalisme »

2 http://www.laquadrature.net/fr/acta...

3 voir la tribune de José Bové et alii,« Copenhague et les droits de propriété »

dimanche 9 août 2009

Notre Dame des Landes - par Mylène Stambouli

Quelques problèmes d'ordinateur m'empêchent de vous faire un long compte-rendu mais je reviens de quelques jours à Notre Dame des Landes (je n'étais pas au meeting de vendredi soir mais je pense que nous aurons quelques compte rendu aussi) .

Je dois dire que la délégation du PG et du NPA était très présente sur le campement et dans les débats de la "semaine de résistance" et que j'ai assisté à des débats très riches (sur la planification écologique, la valeur travail, les énergies renouvelables et le capitalisme actuel, etc.. ) Présence aussi d'ATTAC, de militants alternatifs .. Peu de Verts au delà des militants et élus locaux qui suivent le dossier du projet d'aéroport depuis longtemps.

Je suis arrivée lundi pour la rencontre de l'écologie radicale (suite de Miremont et Avignon) rencontre annoncée un peu confidentiellement sur les listes mais qui a réunit les 6 composantes (personne n'a su dire si la ZEP était ou non toujours partie prenante) et au total une cinquantaine de personnes dont les militants de la décroissance ( C.Sunt et JL Pasquinet ) qui se réunissaient en Université d'été. Le PG (à travers Corinne Morel) souhaite intégrer le processus et il a été demandé une validation formelle à travers un accord sur l'appel de Miremont - de même que pour toute nouvelle composante qui souhaiterait intégrer le processus. Les décroissants (voir le monde diplo d'août) sont eux sur un processus de constitution et de fusion de leurs forces ...

Europalter est sollicité , il faudra trouver le cadre d'en discuter ( à Nîmes?)

La journée a été consacrée à une analyse de la situation de l'éclatement de forces se réclamant de l'écologie "radicale" face à une écologie dite d'accompagnement du libéralisme .

Il y a toujours volonté de conserver des liens au delà des divergences lors des échéances électorales (chacun présageant que le scrutin des régionales va à nouveau nous diviser sur trois listes probablement comme aux européennes) entre nous car chacun note l'intérêt qu'il trouve à échanger sur le fond et à développer une parole commune .

Nous avons donc décidé :

- des rencontres et invitations réciproques toute l'année pour approfondir le projet et le contenu (le PG programme un colloque sur l'emploi, les décroissants sur l'habitat collectif, etc.. )

- une participation et une expression commune lors d'actions ou de manifestations (prochains rendez vous Colmar 2/3 octobre pour la fermeture de Fessenheim , initiatives autour du sommet de Copenhague ..)

- le maintien d'un comité de liaison avec composantes (binôme homme-femme) et militants volontaires et une ou deux rencontres annuelles adossées à des rassemblements ...

A votre disposition pour précisions complémentaires ..

Mylène STAMBOULI

samedi 8 août 2009

L'altermondialisme plus vivant que jamais ! - Réponse à Jacques Nikonoff

Réponse à Jacques Nikonoff

Par Evelyne Perrin

Il est soit savoureux, soit désopilant, de voir Jacques Nikonoff, qui ne fut pas pour rien dans la crise traversée par ATTAC lorsqu’il en était président, décréter le déclin de l’altermondialisme. Dans sa tribune dans Libération du 7 août, on peut lire que « la galaxie altermondialiste est aujourd’hui dans l’impasse et tourne en rond, au moment où, paradoxalement, la crise légitime son action passée. » Ainsi, il n’existerait plus de grands rassemblements altermondialistes, et aucun Forum social national n’aurait vu le jour en France. Enfin, le mouvement altermondialiste aurait été totalement absent de la campagne des élections européennes.

Que de contre-vérités pour quelqu’un qui prétend au statut de spécialiste de l’altermondialisme ! Il est plaisant de lire ces lignes au moment même où se réunissent à Notre-Dame-des-Landes, pour le Camp Action Climat « une mosaïque d’activistes environnementalistes décidés à en finir avec l’immobilisme des négociations internationales », lit-on dans Libération du même jour. Jacques Nikonoff ne semble pas en avoir été avisé, ni en faire partie.

De même, sans doute est-ce que parce que sa présence y aurait été inaperçue que Jacques Nikonoff ne dit pas un mot du Forum Social Mondial de Belem en janvier 2009, où des milliers d’activistes environnementaux de toute la planète se sont réunis et ont élaboré une quarantaine de résolutions, et où les peuples indigènes de l’Amazonie ont apporté une contribution décisive. Les décisions prises à Belem trouvent une concrétisation en ce moment même sous nos yeux, dans la préparation internationale du Sommet de Copenhague de décembre 2009 dans laquelle sont engagés des mouvements très divers et très larges et toute la composante altermondialiste dont les ATTAC de différents pays. Sans-doute est-ce un signe de déclin ?

ATTAC-France lui-même a su surmonter la crise très grave qu’il a traversée lorsque certains de ses membres(1), dont Jacques Nikonoff, ont voulu le transformer en mouvement politique. ATTAC est ainsi passé de plus de 30 000 adhérents en 2003 à 12 500 l’été 2007, pour se stabiliser depuis autour de 14 000. ATTAC « structure encore une partie non négligeable de l’espace contestataire antilibéral : une quarantaine d’associations, syndicats, fédérations syndicales, journaux et une douzaine de personnes physiques composent le collège des fondateurs.(2) » L’association a joué un rôle essentiel dans la campagne du NON au référendum de 2005 et a pris nettement position pour les listes antilibérales lors des élections européennes de juin 2009. Est-ce là un signe de déclin ?

Jacques Nikonoff fait partie de ces militants associatifs contaminés par le virus politicien et partidaire, qui ne conçoivent de militer dans une association qu’en tant que dirigeant, et qui estiment lorsqu’ils ne le sont plus que ladite association n’existe plus(3). Heureusement pour le mouvement social, de tels comportements sont rares. On y trouve plutôt des talents qui savent se mettre au service du bien commun.

Evelyne PERRIN, membre d’ATTAC, militante d’AC ! et de Stop Précarité, auteur de « La fabrique du nouveau ; crise et renouveau du politique », à paraître.

1 - Certains n’hésitant pas à recourir à la fraude lors des élections de la structure décisionnelle d’ATTAC…

2 - Claude POLIAK, « Attac : aux frontières du champ politique », in Bertrand GEAY et Laurent WILLEMEZ (coord.) , Une gauche de gauche, P aris, Ed. du Croquant, avril 2008, pp. 75-90.

3 - Après avoir contribué puissamment à la crise d’ATTAC, Jacques Nikonoff mis en disgrâce s’est empressé de créer un nouveau mouvement dont il est président, le M’PEP…

samedi 1 août 2009

Le départ de Martine, par Jérôme Gleizes

Je ne me réjouis pas du départ de Martine Billard, ni ne considère que son départ annonce la fin de la gauche des Verts. Son choix est le résultat d'une analyse réfléchie avec lequel je suis en désaccord mais qu'il faut respecter. Martine n'a jamais été une opportuniste de la politique comme certains essaient de le faire penser. Ses engagements sont anciens et ancrés dans une histoire personnelle riche que beaucoup ignorent. Je n'irais pas donc chercher dans le passé des éléments d'explication qui ne sont souvent qu'une réécriture de l'histoire. Une telle décision est toujours un processus long et complexe.

Ma dette vis-à-vis de Martine est importante. Je lui ai succédée au Collège exécutif NdR : la direction nationale des Ve... lorsqu'elle est devenue députée après une bataille politique difficile tant en externe (il fallait gagner face à la droite) qu'en interne où la direction de l'époque ne voulait pas d'elle. J'ai vécu avec elle et d'autres, des moments d'ostracisme forts, notamment à l'AG fédérale de Toulouse de 2000 où certains voulaient se débarrasser d'une gauche des Verts trop présente à leur goût, ou à Paris lorsque je fus le seul à gagner un duel dans un vote « tir au pigeon » pour entrer dans l'exécutif alors que nous représentions plus de 40 % des votants.

D'abord, j'aimerais que l'on cesse de galvauder le terme de gauche et faire comme si les clivages s'effaçaient par la magie de l'action publique. Les inégalités n'ont jamais été aussi fortes depuis plus d'un siècle. Les plus pauvres d'entre nous sont les premières victimes des dégâts environnementaux. Les inégalités entre le Nord et le Sud s'accroissent. La société devient de plus en plus violente au profit des plus riches, des plus armés. Ce n'est pas parce que la société du spectacle veut nous faire croire que tout cela est le simple fait de la crise que nous devons oublier qu'il existe des exploiteurs et des exploité-es, des relations de domination. Être de gauche, c'est penser qu'il est possible de lutter contre cet ordre qui semble immuable ou du moins ce que les conservateurs veulent nous faire croire. Le gouvernement actuel est le pire que nous ayons connu depuis longtemps. Il est autoritaire avec une police et une justice de plus en plus à ses ordres ; il est ploutocrate, aidant prioritairement ses financiers et laissant aux autres les « joies» de l'effort individuel pour s'en sortir. Le temps des luttes n'est pas terminé et c'est pour cela que nous devons nous donner les moyens de battre la droite. Cela ne passe pas par taper prioritairement sur nos éventuels alliés. Il ne faut pas prendre des divergences d'analyse pour des oppositions politiques.

Les critiques de Martine ne sont pas infondées mais la réponse qu'elle apporte en voulant écologiser le parti de gauche ne me paraît pas être la bonne stratégie au regard de notre objectif d'imposer l'écologie politique comme force dominante au sein de la gauche. Il est juste de dire que les questions sociales sont souvent « externalisées » à la gauche dite des Verts et peu souvent considérées comme un axe stratégique politique majeur. La question sociale est clairement exprimée dans nos programmes mais la mise en œuvre de nos propositions bute sur notre faible représentation dans le monde du travail et parmi les syndicats. Il ne suffit pas de parler d'antiproductivisme pour que celui-ci devienne idée hégémonique dans la société. En même temps, nous avons la difficulté de ne pas avoir une force syndicale capable comme dans les années 70 avec la CFDT de faire des projets de sortie du nucléaire ou de conversion des industries de l'armement du point de vue des salariés.

Nous manquons de relais institutionnels dans le monde du travail, les syndicats, dans les associations, dans les administrations … car pour beaucoup de Verts le seul débouché politique est souvent d'être élu au lieu d'occuper tous les lieux de pouvoirs. Mais cette sur-représentation des élus est une conséquence de nos scores électoraux élevés au regard de notre nombre de militants, plus qu'une « stratégie d'appareil » délibérée comme pour le PRG. Une diminution du score comme lors des municipales à Paris nous ramène rapidement à des prétentions plus modérées !

Par contre, il est vrai que « le faire politique autrement » perd de sa crédibilité avec une augmentation du cumul de mandats, une personnalisation accrue de la représentation politique, une harmonisation des statuts au bénéfice de majorités « dites » stables. Mais cela reste une tension permanente dans toute organisation entre soucis d'efficacité et soucis démocratique. Néanmoins, seuls les Verts sont capables aujourd'hui de laisser leur chance à une secrétaire nationale comme Cécile Duflot ou faire élire des députées européennes comme Karima Delli ou Malika Benarab Attou . Il est important de maintenir cette tension sans sombrer dans le pragmatisme.

Là, où je suis en désaccord avec Martine, c'est sur la stratégie entre construire une force de l'écologie politique et un parti de gauche capable d'en finir avec l'hégémonie du parti socialiste en France car les deux forces ont vocation à devenir majoritaire au sein de la gauche. Le rapport à la politique et le clivage gauche/droite ne se mesure pas uniquement à l'aune du nombre de militants actifs et à notre relation avec le monde du travail. Il se mesure aussi à travers les questions sociétales, le rapport à la Nation, à la laïcité, à la réal-politique internationale... Car s'il est vrai que le discours de Mélenchon a évolué sur les questions écologiques, bien plus que chez Besancenot, il n'en demeure pas moins que nous avons d'autres points de divergences et que le parti de gauche doit encore faire ses preuves sur l'écologie.

Il est dommage qu'à un moment où l'écologie politique se renforce sur son aile gauche avec l'arrivée de José Bové mais aussi de Yannick Jadot qui a été un des grands organisateurs des actions militantes de greenpeace, d'autres nous quittent sur les seuls discours de Dany Cohn-Bendit comme s'il était l'axe central du rassemblement. Il est certes une pièce importante mais contrairement à 1999, il n'est pas seul et la réussite électorale des élections européennes n'a pu être aussi importante qu'avec l'apport de José Bové, d'Éva Joly, de François Alfonsi, de Sandrine Bélier... La différence entre 16 et 10 % tient à cela et ce n'est pas à amoindrir.

Dany peut être agaçant mais son discours n'est plus celui de la troisième gauche verte auquel nous nous opposions lors des journées d'été de Lorient. Il fait référence à l'histoire du monde ouvrier et nous inscrit ainsi dans l'histoire de la gauche. Le discours et le programme d'Europe Ecologie n'est pas celui d'une écologie libérale. Il y a certes encore des points de débats et de divergences avec les grünens mais Die Linke est aussi loin d'avoir autant écologisé son discours que le parti de gauche.

Cela étant dit et les choix étant faits, même si on peut les regretter, j'aimerais maintenant que nous ne trompions pas d'adversaire comme nous l'avons fait lors des élections européennes en mettant en avant notre projet, en continuant à le construire et à le mettre en œuvre, plutôt que lancer des anathèmes entre nous qui ne font que le jeu de la droite sarkoziste. La crise est suffisamment profonde pour que nous centrons nos forces sur la sortie de crise, cela signifie que nous ne devons pas agir uniquement lors des élections. Le temps démocratique est un temps long pour inverser les tendances politiques avec de nombreux soubresauts comme l'a montré l'opposition social-démocratie/parti communiste en France. Mais l'ampleur de la crise nous place dans d'autres perspectives et un dilemme bien plus important qu'André Gorz a résumé à « civilisation ou barbarie ».

Nos chemins divergent ici mais ils se croiseront sans doute à nouveau.

Jérôme Gleizes